Il y a un moment, dans la vie d'un régime autoritaire, où il cesse de se cacher. Pas par négligence — par calcul. L'arrestation d'İmamoğlu, maire d'Istanbul élu avec 54% des voix et principal rival d'Erdoğan pour la prochaine présidentielle, n'a pas eu lieu dans l'ombre : elle a eu lieu en plein jour, sous les yeux du monde, avec 107 chefs d'accusation et 2 430 ans de prison requis — des chiffres si démesurés qu'ils cessent d'être une peine pour devenir un message. Ce que la couverture internationale de cette affaire révèle, ce n'est pas tant la fracture entre le Daily Sabah et le reste du monde — cette fracture-là, tout le monde la voit. C'est l'uniformité du consensus critique qui mérite qu'on s'y arrête : des Balkans aux États-Unis en passant par deux médias turcs publiants en anglais, tout le monde lit la même chose, avec les mêmes mots, les mêmes références à Demirtaş et Kavala, le même chiffre de 159e au classement de la liberté de la presse. Un consensus aussi propre a parfois le défaut de ses qualités — il rend invisible ce qu'il n'a pas prévu de chercher. Ce que personne, ou presque, n'interroge vraiment, c'est la question du coût politique calculé : Erdoğan sait ce que le monde va dire, il l'a déjà lu en 2016, en 2019, à chaque tournant. Et il continue. Ce n'est pas de l'aveuglement — c'est la démonstration que la pression internationale, les rapports Bertelsmann, les condamnations de la CEDH, les classements RSF, n'ont jusqu'ici pas changé grand-chose à l'équation de pouvoir. L'angle mort collectif de cette couverture, c'est peut-être celui-là : à force de documenter l'autoritarisme avec une précision croissante, on finit par s'habituer à son impunité. Les outils qui servaient à alerter sont devenus les instruments qui mesurent l'écart entre ce qui est dit et ce qui est fait — et cet écart, lui, ne fait que grandir.



