Quatre-vingt-treize voix contre zéro. Un résultat qui, selon où vous le lisez ce matin, prouve soit la légitimité d'un dispositif judiciaire, soit l'absence de tout contrepoids dans une démocratie qui se referme sur elle-même. Le même chiffre, deux lectures parfaitement incompatibles — et c'est précisément cette incompatibilité qui dit quelque chose d'important sur ce que ce tribunal est censé accomplir. Car au fond, ce n'est pas vraiment un tribunal qu'Israël a créé : c'est un récit. Un récit à destination de plusieurs publics simultanément — les familles des victimes du 7 octobre qui attendent depuis deux ans et demi un commencement de justice, les alliés occidentaux qui ont besoin d'une procédure présentable, et l'opinion intérieure que le trauma a soudée mais que la durée de la guerre commence à effriter. Les audiences filmées, diffusées en direct, ne sont pas un accident de mise en scène — elles sont la finalité. Le procès Eichmann de 1961, convoqué ici par le ministre de la Justice lui-même, avait lui aussi cette double nature : juridique et pédagogique, judiciaire et commémoratif. Hannah Arendt avait trouvé le dispositif problématique non parce qu'Eichmann ne méritait pas d'être jugé, mais parce qu'un procès conçu pour enseigner quelque chose finit par servir le récit plutôt que la vérité. Ce que la couverture mondiale révèle collectivement, c'est un angle mort presque universel : personne ou presque ne s'est demandé ce que les accusés vont dire. Leurs avocats, leurs versions, la possibilité que certains contestent les faits ou révèlent des éléments embarrassants — tout cela est absent des textes, comme si la culpabilité était déjà le sous-titre de la loi. Un seul détail, glissé par une source et ignoré par les autres, résume peut-être mieux que tout le reste la nature réelle de ce qui vient d'être voté : les condamnés ne pourront jamais être libérés dans un accord de prisonniers. Ce n'est pas une peine, c'est une clôture définitive — judiciaire, diplomatique, narrative.



